Les ministres de l’Union Européenne examinent actuellement un texte portant sur le temps de travail des médecins praticiens:

Le texte prévoit la possibilité de renoncer individuellement (“opt-out”) au plafond de 48 heures hebdomadaires de travail en vigueur dans l’UE, ou de ne pas obliger le médecin à se reposer après avoir travaillé 24 heures d’affilée, souligne la Fédération européenne de médecins salariés (FEMS). Pour les médecins, le texte prévoit aussi que la période “inactive” des temps de garde ne soit pas considérée comme du temps de travail.

Il ressort de ces mesures une volonté de dégager des économies en s’appuyant sur le personnel médical déjà en activité, et également un accroissement apparent de la liberté de travail des médecins. Loin de les obliger à travailler plus qu’ils ne travaillent déjà, on leur offre la possibilité de travailler plus s’ils le désirent. On leur laisse la libre appréciation de leur temps de travail, mais celle-ci devient problématique lorsqu’il s’agit de travailler au-delà de 24 heures d’affilée, avec le risque d’une baisse des réflexes et des capacités cognitives. En effet,

“après 24 heures de travail sans sommeil, vous êtes considéré comme étant un conducteur avec un 1,5 gramme d’alcool dans le sang. Les résultats des tests neurocognitifs sont les mêmes”.

En quoi le déplafonnement du temps de travail des praticiens européens amène-t-il un plus dans les soins ou dans le fonctionnement des unités hospitalières ? Il semble impossible de fournir une réponse à cette question. En quoi faire travailler les praticiens au-delà des 7 heures quotidiennes en moyenne va-t-il faire progresser la qualité des soins ?

Le sentiment que laisse ce texte est celui, dans la décision politique, de la primauté de l’économie sur la qualité des conditions de travail des médecins, lesquelles influent sur la qualité des soins aux patients. Cette recherche de l’économie se matérialise par une répartition de la pression économique sur les paliers inférieurs d’où la décision est prise: les salariés dans le cadre d’une entreprise, les médecins dans le cadre de l’hôpital. Cependant dans le cas de ces derniers, plutôt que de réduire un effectif déjà insuffisant, il s’agit d’augmenter leur charge de travail.

Il s’opère donc un renversement: l’accès aux soins n’est plus un besoin au service duquel on met des moyens pour le rendre viable, l’accès aux soins devient une dépense qu’on essaie de diminuer en sacrifiant certains services. Or cette logique de l’économie, qui dans l’entreprise peut s’expliquer par un retour à l’équilibre, peut être contestable pour un service public de la santé, comme il en existe dans des nombreux pays européens, sous diverses formes, en particulier lorsqu’il s’agit d’entamer les soins.

Plus encore qu’un renversement: il y a distorsion dans la transposition du modèle de comptabilité d’une entreprise avec un objectif de rentabilité sur un service public avec un objectif d’efficacité. Le dernier élément qu’une entreprise peut sacrifier, ce sont ses finances, tandis que le dernier élément qu’un service public de la santé devrait pouvoir sacrifier, c’est la qualité de ses soins.

3 commentaires 

    • marie
    • Posté décembre 9, 2007 à 22:55
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    Je trouve dommage d’appliquer des mesures générales en sachant bien que l’activité est différente en fonction du service de soin dans lequel un médecin peut exercer.
    Peut-être que le déplafonnement du temps de travail peut amener un plus dans les endroits où il y a peu de médecins.
    Je penserais plutôt rationnement des soins que “économie des soins” car c’est sûrement un sacrifice mais peut être pour donner des moyens supplémentaires sur d’autres dépenses, après est-ce un bon choix politique…

    • 6toyen
    • Posté décembre 14, 2007 à 2:14
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    Je conviens sur le fait que des mesures générales sont certainement peu adaptées, vu la large gamme de services offerte par les hôpitaux.
    Un déplafonnement peut-être intéressant s’il est encadré et s’il ne s’applique pas aux médecins ayant effectué une garde de 24 heures, sinon gare aux dangers.
    Peut-être faudrait-il mener des réflexions plus larges au lieu d’appliquer des rustines afin d’économiser. Et surtout envisager les choses sur du long terme, car actuellement nous avons la sensation que les politiques sont menées à court terme et surtout, qu’elles changent à chaque changement de locataire du Ministère de la Santé.

    Merci de ton intervention Marie.

  1. Je tombe par hasard sur ce blog alors que justement se développe en France une des plus grandes luttes des médecins de la permanence des soins hospitalière à propos de divers sujets, mais tous ayant trait à la durée du temps de travail qui leur est exigée. Limitée initialement à 48 heure hebdo lissées sur 4 mois, cette durée du travail devient vite insuffisante dans le cadre des urgences ou de l’anesthésie et de la réanimation, secteurs en forte crise démographique , surtout dans le secteur public, qui doit faire du 24/24 7/7 et accueillir à la fois les cas les plus sévères (polyfracturés et polytraumatisés, patients à lourdes co-morbidités, prélèvements et transplantations d’organes)et les patients les plus marginalisés socialement, et bien sûr tous ceux que la défaillance du secteur d’urgence libéral a laissé sur le trottoir. Plutôt que de rationaliser le tissu hospitalier en regroupant selon un schéma intelligent les plateaux techniques et les unités d’accueil des urgences, la DH a choisi de surexploiter le stock existant de médecins spécialistes, quitte à le “renforcer” par des “mercenaires” ou des étrangers, certes valeureux, mais dont la qualité professionnelle n’est pas toujours au rendez-vous. En attendant, les heures s’accumulent et leur fatigue, la lassitude de sentir que la relève ne vient pas, tentée qu’elle est par des spécialités peu contraignante et des modes d’exercice plus lucratifs. C’est pour inverser cette tendance au desespoir, et puis à l’indifférence totale à ce qu’il peut advenir aux patients et à l’hôpital que les 4 syndicats les plus représentatifs de la permanence des soins à l’hôpital (AMUF, SNPHAR, SMARNU, SAMU de FRANCE) se rebellent, et veulent redonner un souffle à la dignité des soins en urgence, vécue actuellement comme une corvée à éviter, et aux médecins impliqués dans les urgences, qui, même s’ils ne font pas seulement de l’urgence, sont considérés comme des “loosers” du monde médical.


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