La santé n’est certes pas une préoccupation majeure de la philosophie, mais cela n’a pas empêché les philosophes d’aborder ici et là cette question. Loin d’être de purs esprits, les philosophes ont fait l’expérience de la maladie, ou autrement dit de la mauvaise santé, et ils ont mené quelques réflexions à ce sujet. Le spectre de leurs avis est large, et s’étend d’une méfiance envers le médecin, à un investissement actif de la philosophie dans le domaine de la médecine, pour parfois même s’y substituer. Ainsi voit-on Schopenhauer écrire un chapitre “Règles pour fortifier et conserver sa santé” dans ses Aphorismes:

“Il faut surtout donner au cerveau la pleine mesure de sommeil nécessaire à sa réfection, car le sommeil est pour l’ensemble de l’homme ce que le remontage est à la pendule.”

Après tout, cet envahissement de la philosophie n’est pas si contradictoire, si on veut bien y réfléchir à deux fois: une philosophie traverse chaque aspect de notre existence, en particulier la philosophie antique telle que Pierre Hadot l’a décrite. Pourquoi donc laisserait-elle de côté la santé, alors que c’est un aspect fondamental de notre vie, peut-être même l’aspect le plus fondamental ? Finalement, c’est le cas inverse qui serait étonnant. Platon l’avait déjà vu:

“Le premier bien est la santé, le deuxième la beauté, le troisième la richesse.” (Les Lois)

Nous ne pouvons séparer la pensée du corps et de son état. Un homme malade ne saurait penser comme un homme en pleine santé:

“Il ne nous appartient pas, à nous autres philosophes, de séparer l’âme du corps, comme fait le vulgaire, encore moins de séparer l’âme de l’esprit. Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, des appareils d’objectivation et d’enregistrement sans entrailles, il nous faut constamment enfanter nos pensées du fond de nos douleurs et les pourvoir maternellement de tout ce qu’il y a en nous de sang, de coeur, de désir, de passion, de tourment, de conscience, de destin, de fatalité.” (Nietzsche, Le Gai Savoir)

Au terme de cette courte réflexion, c’est plutôt la rareté des réflexions philosophiques sur la santé qui sont surprenantes. N’y a-t-il pas un impensé, parce qu’impensable ? C’est pourtant le rôle de la philosophie de penser l’impensable, d’aller éclairer les zones d’ombres de nos esprits et de la connaissance. Il faut peut-être voir dans cette rareté l’idée que la santé est anormale, et qu’on lui a préféré une réflexion dense sur la mort, elle bien plus répandue, car comme le dit l’autre,

“Quand on est mort, c’est pour la vie.”

Nous y reviendrons.

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